conférence de Philippe Alexandre
professeur à
l’Université de Lorraine
jeudi 29 septembre | 18h30 | Salon Jeanne d'Arc, Hôtel du département des Vosges, 8 rue de la Préfecture, Épinal, amphithéâtre | entrée libre et gratuite
avec le soutien du Conseil départemental des Vosges
avec le soutien du Conseil départemental des Vosges
L’histoire des
relations de Jules Ferry avec l’Allemagne reflète les étapes de son évolution
intellectuelle, mais la perception de son œuvre politique et l’image que l’on
avait de lui outre-Rhin sont un phénomène remarquable qui mérite aujourd’hui d’être
rappelé et analysé dans toute sa complexité.
Le jeune Ferry,
qui a fait ses études dans un lycée de Strasbourg et épousera une Alsacienne,
connaît bien l’Allemagne. De Munich et d’Allemagne du Sud, il enverra des
lettres dans lesquelles il s’exprime sur la nouvelle culture allemande ;
c’est qu’en effet il n’a pas seulement étudié le droit, il a aussi un intérêt
prononcé pour l’art. Quant au républicain idéaliste des années 1860, opposé au
régime de Napoléon III, il a des contacts avec le mouvement démocrate européen.
Le vague pacifisme et le programme de décentralisation auquel lui et ses amis souscrivent
ont avant tout pour but de miner l’Empire. Et, comme Ferry le dira, à Bordeaux,
en 1885, il fut « converti par les événements ». On n’oublie pas
qu’après la proclamation de la République, au moment du siège de Paris, il
était maire de Paris. L’« année terrible » fit de lui un patriote.
Parvenu aux
responsabilités ministérielles, il met en œuvre son projet de rénovation de l’École
française, en vue du redressement du pays ; mais ses lois scolaires, en
particulier celle du 28 mars 1882, qui crée l’école laïque, gratuite et
obligatoire, attire très tôt l’attention de l’opinion allemande. On peut même
dire qu’elles provoquent un véritable débat dans la presse de l’Empire
voisin : condamné par les conservateurs, Ferry est en revanche applaudi
par les libéraux allemands qui mènent encore à cette époque leur Kulturkampf, la lutte contre l’influence
de l’Église.
La constitution
de l’empire colonial français constitue l’autre grande partie de l’héritage de
Ferry. À cette époque, les grandes puissances européennes se partagent le
monde. L’entreprise coloniale est considérée par ses partisans en France comme
une compensation après les « désastres » de 1870/1871. Bismarck l’a
bien compris. Ne dit-il pas en effet : « Il faut savoir laisser le
coq gaulois gratter le sable du désert. » Mais le chancelier lui-même
doit, en 1884, faire des concessions aux partis qui, en Allemagne, sont favorables
à l’aventure coloniale. Ferry sait s’entendre avec lui, entre autres sur la
question du Congo, ce qui lui vaut le surnom de « Ferry le
Prussien ». Cette souplesse, Ferry l’a un jour appelée la
« sagesse pratique ».
Cet arrangement
avec l’Allemagne, jugé très sévèrement par ses adversaires en France, est
utilisé contre lui, après sa chute encore, lors de la campagne électorale de
1889 à l’issue de laquelle il perd son siège de député à Saint-Dié. Mais, à sa
mort, au début de 1893, sa personnalité et sa fidélité à ses idées forcent le
respect. Dans la presse allemande, l’image de Ferry restera positive. Les
Allemands ont certes compris que son œuvre politique avait une forte dimension
patriotique, mais l’homme d’État « opportuniste » avait travaillé à
l’avènement d’une République pour eux fort acceptable.
Il serait
réducteur de limiter à ces données la perception de Jules Ferry en
Allemagne ; une analyse des articles ou études qui lui furent consacrés
par la suite le montre : à la veille de la Grande Guerre, il était encore
regretté chez nos voisins d’outre-Rhin et considéré comme l’un des plus grands
hommes d’État que la France ait connus.
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